BITD : pourquoi les PME de défense manquent de capitaux

Réarmement européen oblige, les carnets de commandes de la base industrielle et technologique de défense (BITD) française sont pleins. Mais derrière les grands groupes incontournables du secteur - Thales, Naval Group, Safran, Dassault Aviation, MBDA en tête - les quelque 4 500 PME et ETI qui composent la chaîne de sous-traitance peinent à trouver les capitaux nécessaires pour suivre la cadence. Un paradoxe qui menace de freiner un effort industriel pourtant validé au sommet de l'État.
Un tissu industriel dense mais peu connu
On associe spontanément l'industrie de défense française à une poignée de grands noms. En réalité, la BITD forme un tissu bien plus large : environ 4 500 PME et ETI, qui opèrent le plus souvent à la fois dans le civil et le militaire, aux côtés des neuf grands maîtres d'œuvre industriels que sont Thales, Safran, Airbus Defence and Space, Dassault Aviation, Naval Group, MBDA, ArianeGroup, Arquus et KNDS.
Ensemble, elles emploient environ 220 000 personnes, directement et indirectement, pour un chiffre d'affaires cumulé de l'ordre de 30 milliards d'euros. Ce sont elles qui fabriquent les composants électroniques, les matériaux composites et autres systèmes de propulsion qui, une fois assemblés, deviennent un char, une frégate ou un missile.
Mais cette description masque une réalité plus déséquilibrée encore. Selon une étude sectorielle présentée en juin 2026, les neuf grands maîtres d'œuvre captent à eux seuls 47,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires lié à la défense, les 450 ETI de la filière 9,4 milliards d'euros, et les 4 050 PME... 4 milliards d'euros.
Ces PME, bien que 450 fois plus nombreuses que les grands groupes, ne captent ainsi qu'environ 6,5 % du chiffre d'affaires total de la filière (étude sectorielle, juin 2026). Un rapport de force qui explique pourquoi le goulot d'étranglement financier se concentre précisément sur elles.
Cette base industrielle profite pourtant directement de la remontée en puissance des budgets de défense engagée depuis plusieurs années. Le budget de la mission Défense française a en effet atteint 50,5 milliards d'euros hors pensions en 2025, en hausse de 56 % depuis 2017 (32,2 milliards d'euros), avec un objectif présidentiel d'atteindre 3,5 % du PIB (ministère des Armées, 2025).
La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, actualisée et définitivement adoptée par le Parlement le 1er juillet 2026, prévoit désormais 436 milliards d'euros sur la période (une hausse de 40 % par rapport à la programmation précédente) avec un objectif de 2,5 % du PIB consacré à la défense en 2030, puis 3,5 % en 2035.
À l'échelle européenne, la tendance est identique et s'accélère : selon le Conseil de l'Union européenne, les investissements de défense des États membres ont bondi de 23 % en 2025 pour atteindre 134 milliards d'euros, soit 32 % de leurs dépenses de défense totales. Un record (Conseil de l'UE, 2025).
Des carnets pleins, un financement qui ne suit pas
Cet afflux de commandes devrait, en théorie, être une excellente nouvelle pour l'ensemble de la chaîne de sous-traitance. Dans les faits, il crée une tension inédite. Un rapport présenté au ministère de l'Économie en mars 2025 évaluait la hausse des carnets de commandes de la BITD à absorber d'ici 2030 à environ 17,5 milliards d'euros. Un volume que les PME et ETI du secteur ne peuvent honorer qu'en investissant massivement, et rapidement, dans leurs capacités de production.
Or ces entreprises opèrent sur des cycles industriels longs : plusieurs années de conception, plusieurs années de qualification et de certification militaire, puis des décennies d'exploitation et de maintien en condition opérationnelle.
Dans des secteurs proches comme le naval, un acteur consacre couramment entre 5 % et 10 % de son chiffre d'affaires à la R&D chaque année, un ordre de grandeur qui donne une idée de la charge que représente l'effort d'innovation pour des PME de taille souvent modeste.
À cela s'ajoutent des besoins en fonds de roulement en forte croissance (chaque commande supplémentaire à honorer mobilise davantage de trésorerie avant d'être payée) et des investissements structurels (nouvelles lignes de production, automatisation, mise aux normes) dont le retour se compte en années. En résumé, ces entreprises, souvent familiales, n'ont pas les moyens financiers d'absorber seules un tel effort.
L'auto-exclusion ESG, un frein propre à ce secteur
À ces contraintes structurelles s'ajoute un obstacle plus spécifique, et documenté par le Sénat dans son rapport de 2024 sur le financement de la BITD : l'auto-exclusion d'une partie du secteur bancaire et des fonds d'investissement, qui classent par réflexe l'ensemble de l'industrie de défense, y compris ses sous-traitants qui opèrent aussi dans le civil, dans les catégories « à exclure » de leurs politiques ESG (Environnement, Social, Gouvernance, les trois critères extra-financiers utilisés par les investisseurs et les banques pour évaluer une entreprise au-delà de sa seule performance financière).
Le cas devenu emblématique est celui d'une entreprise fournissant des munitions aux commandos marine, qui a essuyé cinq refus de financement sur six banques sollicitées pour un simple projet d'agrandissement de bâtiment (Sénat, 2024). Or aucune réglementation française ou européenne n'impose une telle exclusion. Il s'agit d'une interprétation des critères ESG, que les banques ont commencé à réviser depuis peu, la notion d'« armes controversées » ayant récemment été retirée de leurs grilles internes.
Un besoin de financement revu à la hausse
Le montant exact du besoin de financement a fait l'objet d'une révision significative en l'espace d'un an. Un premier rapport gouvernemental, présenté à Bercy en mars 2025, évaluait à entre 5 et 7 milliards d'euros le besoin de financements nouveaux de la BITD d'ici 2030, dont 1 à 3 milliards d'euros en fonds propres, le reste devant être couvert par de la dette et des financements de trésorerie.
Un an plus tard, un « dialogue de place » coprésidé par Hervé Guillou (ancien PDG de Naval Group) et Philippe Brassac (directeur général de Crédit Agricole SA), dont les conclusions ont été rendues publiques en avril 2026, réévalue ce besoin nettement à la hausse : entre 4 et 6 milliards d'euros de fonds propres seraient désormais nécessaires d'ici 2030. Un montant destiné à financer à la fois la montée en cadence des commandes domestiques, la réponse aux appels d'offres export et l'investissement dans les capacités de production (dialogue de place Guillou-Brassac, avril 2026).
La mobilisation des pouvoirs publics
Face à ce constat, l'État a considérablement étoffé sa panoplie d'outils depuis 2018.
Le fonds Definvest, lancé par la Direction générale de l'armement (DGA) et Bpifrance avec une dotation initiale de 50 millions d'euros, a été créé précisément pour couvrir la carence de financements privés observée sur ce segment. Sa capacité a été doublée à 100 millions d'euros en 2022 à la demande du ministère des Armées et il a investi près de 70 millions d'euros dans une trentaine d'entreprises via des tickets compris entre 500 000 et 10 millions d'euros (Bpifrance, 2026).
Le Fonds Innovation Défense (FID), lancé en 2021 par l'Agence de l'innovation de défense et Bpifrance avec 220 millions d'euros, a depuis attiré des souscripteurs privés comme Allianz France et MBDA, portant sa taille à 275 millions d'euros pour une cible de 300 millions. Il a investi environ 80 millions d'euros dans des entreprises innovantes duales comme Pasqal, Quandela ou Exotrail (Bpifrance, 2026).
Plus récemment, en octobre 2025, Bpifrance a franchi une étape en lançant Bpifrance Défense, un fonds ouvert pour la première fois au grand public : accessible dès 500 euros via un compte-titres, une assurance-vie, un PER ou un PEA-PME, il vise une collecte de 450 millions d'euros et doit investir, directement ou indirectement, dans plus de 500 sociétés non cotées de la BITD (Bpifrance, octobre 2025).
En parallèle, la Banque européenne d'investissement (BEI) a ouvert une facilité de trésorerie d'un milliard d'euros dédiée aux besoins en fonds de roulement et aux investissements court terme des PME et ETI du secteur, et le Crédit Mutuel Arkéa a conclu avec Bpifrance un accord de 500 millions d'euros destiné à couvrir spécifiquement ce même type de besoin.
Un engouement inédit du capital-investissement privé
Ce mouvement public a servi de catalyseur à une vague de créations de fonds privés spécialisés, sans précédent sur ce secteur.
Le rapport gouvernemental d'avril 2026 recense ainsi une liste conséquente d'initiatives : le fonds Eirénée de Weinberg Capital Partners, Ace Aero Partenaires de Tikehau, suivi d'un second véhicule, Tikehau Défense et Sécurité (lancé avec Société Générale Assurances, CNP Assurances et le groupe CARAC, pour un engagement initial de 150 millions d'euros investi à parts égales par ces trois assureurs), ainsi que plusieurs fonds Eurazeo dédiés à la souveraineté (dialogue de place Guillou-Brassac, avril 2026).
D'autres acteurs, plus modestes, se sont également positionnés sur ce segment depuis, aux côtés d'Amundi, qui a lancé dès mai 2025 un ETF dédié à la défense européenne, et d'Eurazeo, qui a inclus la défense et la souveraineté parmi les quatre thématiques de son fonds Ambition Europe 2025.
Le levier européen : ReArm Europe et Readiness 2030
Cette mobilisation nationale s'inscrit dans un mouvement plus large à l'échelle du continent. L'Union européenne a lancé en mars 2025 le plan ReArm Europe, rebaptisé Readiness 2030, destiné à mobiliser jusqu'à 800 milliards d'euros de flexibilité budgétaire pour le réarmement de l'Europe.
Dans les faits, ce plan repose surtout sur un assouplissement des règles budgétaires nationales et sur des prêts communs entre États, pas sur des subventions versées directement aux PME.
Pour la base industrielle française, l'effet attendu est indirect mais réel : plus les commandes de défense européennes sont nombreuses et prévisibles dans la durée, plus les fonds privés ont de raisons d'investir dans la chaîne de sous-traitance qui les fabrique.
Des dispositifs utiles mais encore insuffisants
Malgré cette mobilisation sans précédent, l'écart entre les besoins identifiés (4 à 6 milliards d'euros de fonds propres d'ici 2030, selon le rapport gouvernemental) et les montants effectivement engagés par les dispositifs existants reste important. En particulier pour les PME de rang 2 et 3 (les sous-traitants des sous-traitants) qui ne signent jamais de contrat directement avec l'État ou avec un grand maître d'œuvre, mais dont la production conditionne pourtant la tenue des cadences industrielles.
Beaucoup de ces entreprises restent trop petites pour intéresser des fonds de capital-investissement, qui recherchent des tickets de plusieurs millions d'euros, et trop peu documentées financièrement pour rassurer des banques longtemps réticentes à financer un secteur que les critères ESG ont catégorisé comme sensible.
C'est précisément l'espace que doivent occuper des outils de financement intermédiaires : plus accessibles que le capital-investissement classique, mais offrant un horizon plus long que le crédit bancaire court terme. Pour que les milliards de commandes engrangés par la BITD se traduisent, sur le terrain, par des usines qui tournent à plein régime plutôt que par des carnets de commandes qui prennent du retard faute de capacité à produire.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la BITD ?
La base industrielle et technologique de défense (BITD) désigne l'ensemble des entreprises françaises qui conçoivent, produisent ou maintiennent en condition opérationnelle les équipements militaires. Elle regroupe neuf grands maîtres d'œuvre (Thales, Safran, Naval Group, Dassault Aviation, MBDA...) et environ 4 500 PME et ETI sous-traitantes, pour un total d'environ 220 000 emplois directs et indirects.
Pourquoi les banques refusent-elles parfois de financer les PME de défense ?
Une partie du secteur bancaire et des fonds d'investissement applique des politiques ESG qui excluent par principe l'ensemble de l'industrie de défense, y compris les sous-traitants civils qui n'ont aucun lien direct avec des armements controversés. Cette pratique n'est imposée par aucune réglementation française ou européenne : il s'agit d'une auto-exclusion volontaire des établissements financiers (Sénat, 2024).
Combien manque-t-il aux PME de la BITD pour financer leur croissance ?
Selon un dialogue de place gouvernemental publié en avril 2026, le besoin en fonds propres des PME et ETI de la BITD est évalué entre 4 et 6 milliards d'euros d'ici 2030, hors innovation et transmission d'entreprise.
Quels outils existent pour financer une PME de la BITD ?
Plusieurs dispositifs coexistent aujourd'hui : les fonds publics historiques (Definvest, Fonds Innovation Défense), le nouveau fonds grand public Bpifrance Défense, une vague de fonds privés spécialisés (Tikehau, Eurazeo, Weinberg Capital...), une facilité de trésorerie de la BEI, des accords bancaires dédiés comme celui du Crédit Mutuel Arkéa avec Bpifrance et, bien sûr, la bourse Lise.
Sources
- info.gouv.fr : dossier de presse, financement de la BITD, mars 2025 (5-7 Md€, dont 1-3 Md€ de fonds propres), info.gouv.fr/upload/media/content/0001/13/9e90aa4b056f3a52c7cdabd480d5146914aa0e24.pdf
- info.gouv.fr : Le Gouvernement renforce le financement de l'industrie de défense (facilité BEI 1 Md€, fonds Eirénée, Ace Aero Partenaires 2, LPM 413,3 Md€), info.gouv.fr/actualite/le-gouvernement-renforce-le-financement-de-lindustrie-de-defense
- Theatrum Belli : synthèse du rapport gouvernemental sur le financement de la BITD, avril 2026 (4-6 Md€ de fonds propres manquants, liste des fonds privés), theatrum-belli.com/financement-de-la-bitd-rapport-gouvernemental-avril-2026
- Idéal Investisseur : dialogue de place Guillou-Brassac, avril 2026 (4-6 Md€ de fonds propres manquants), ideal-investisseur.fr/eco-politique/defense-4-a-6-milliards-deuros-de-fonds-propres-manquent-a-la-bitd-dici-2030-33418.html
- Sénat : rapport sur le financement de la BITD, cas d'auto-exclusion ESG des banques et exemple des munitions commandos marine (2024), senat.fr/rap/l23-364/l23-3642.html
- Sénat : avis budgétaire PLF 2023, commission Défense, position de la Fédération bancaire française sur les refus de financement, senat.fr/rap/a22-117-5/a22-117-57.html
- Bpifrance (presse) : lancement du fonds Bpifrance Défense, octobre 2025 (450 M€, accessible dès 500 €), presse.bpifrance.fr/bpifrance-lance-le-fonds-bpifrance-defense
- Bpifrance (presse) : Definvest et Fonds Innovation Défense, montants et participations, presse.bpifrance.fr/bpifrance-renforce-son-soutien-aux-entreprises-strategiques-francaises-du-secteur-de-la-defense
- Ministère des Armées : actualisation de la LPM 2026 (436 Md€, 2,5 % du PIB en 2030), defense.gouv.fr/actualites/actualisation-loi-programmation-militaire-aller-plus-vite-plus-loin
- Ministère des Armées : communiqué officiel, lancement de Tikehau Défense et Sécurité (150 M€, trois assureurs), communiqué Tikehau Capital (PDF)
- Bpifrance Le Lab : Aux armes, dirigeants ?, PME/ETI face à l'effort de défense, octobre 2025 (15 Md€ de besoins de financement), lelab.bpifrance.fr/storage/sites/31/2026/01/Aux-armes-dirigeants-PME-ETI-face-a-leffort-de-defense-Octobre-2025.pdf
- L'Essentiel de l'Éco : les banques françaises refusent de financer les PME de la Défense, avril 2026, lessentieldeleco.fr/6763-grand-est-quand-les-criteres-verts-bloquent-le-rearmement
- Conseil de l'Union européenne : plan ReArm Europe/Readiness 2030 (800 Md€ mobilisables d'ici 2030), consilium.europa.eu/fr/policies/european-defence-readiness
- Conseil de l'Union européenne : La défense de l'UE en chiffres (134 Md€ d'investissement, +23 % en 2025, 32 % des dépenses totales), consilium.europa.eu/fr/policies/defence-numbers
- Ministère des Armées : Chiffres clés de la défense 2025 (50,5 Md€ hors pensions, +56 % depuis 2017), defense.gouv.fr — Chiffres Clés 2025 (PDF)
- Defacto : financement défense, enjeux et solutions pour les PME de la BITD, getdefacto.com/fr/article/financement-defense-bitd
- Amundi (via HubFinance) : lancement de l'ETF Amundi Stoxx Europe Defense, mai 2025, hubfinance.com/actualites/un-nouvel-etf-dedie-au-secteur-europeen-de-la-defense-lance-par-amundi
- Eurazeo : page fonds, thématique Défense & Souveraineté au sein d'Eurazeo Ambition Europe 2025, wealth.eurazeo.com/fonds