Comment rapprocher les Français de l’investissement ?

Comment rapprocher les Français de l'investissement ? Entretien avec Anne Gaignard
Après quarante ans dans la finance, la directrice générale de Place des Investisseurs constate que l'accès aux marchés s'est simplifié, mais que la culture financière progresse lentement. Elle plaide pour davantage de pédagogie et un dialogue plus direct entre entreprises et particuliers.
Vous avez vu la Bourse se transformer. S'est-elle, pour autant, réellement rapprochée des investisseurs individuels ?
Jusqu'à la crise des subprimes, j'ai surtout connu l'électronisation des marchés : quand je suis entrée à la Bourse en 1990, il existait encore des parquets en province, avant que tout ne devienne numérique. Une course à la vitesse a suivi, portée par le trading haute fréquence et des fonds institutionnels en quête d'un accès toujours plus rapide à l'information. Ces investissements n'étaient pas pensés pour l'investisseur individuel. Je crois que cette course est aujourd'hui derrière nous, et que l'enjeu s'est déplacé vers la qualité du flux, un mélange d'institutionnels, de trading haute fréquence et de flux individuels. Aujourd'hui, les flux des particuliers sont mieux considérés par les professionnels de marché. Aux États-Unis et en Asie, ils sont déjà analysés comme une composante importante de la liquidité et de la qualité du marché. Cette prise de conscience devrait progressivement se développer en Europe.
Quels autres usages changent la donne aujourd'hui ?
L'épargne programmée, en particulier, change la donne pour les courtiers en ligne : en investissant le même montant à date fixe, l'épargnant transforme un flux en un stock presque prévisible. L'intelligence artificielle, en orientant de plus en plus les recommandations faites aux investisseurs particuliers, devrait accentuer cette structuration des flux.
Et le rôle des réseaux sociaux ?
Les réseaux sociaux jouent aussi un rôle croissant. Une étude de l'AMF publiée le 15 juillet 2026 montre que l'activité des particuliers sur les valeurs du CAC 40 est davantage sensible au volume de messages publiés sur X qu'à leur tonalité. Menée sur la période janvier-novembre 2024, l'étude conclut qu'un afflux de publications suffit à faire gonfler les volumes échangés sur un titre, quel que soit le sens, positif ou négatif, des messages. Cette sensibilité est particulièrement forte chez les moins de 35 ans et les clients des néo-brokers. À l'avenir, les acteurs de marché devront donc mieux comprendre les comportements et les sources d'information des particuliers.
Pourquoi la culture financière progresse-t-elle si peu en France ? Qui devrait agir ?
Chacun devrait comprendre des notions aussi élémentaires que l'inflation, les intérêts composés, le rôle d'une action ou la manière dont une entreprise se finance. Ces sujets devraient être abordés dès le collège ou le lycée. Les employeurs ont également un rôle à jouer, notamment lorsque les salariés découvrent l'épargne salariale, l'actionnariat salarié ou les dispositifs de préparation de la retraite. Les banques, les intermédiaires financiers, les entreprises cotées et les infrastructures de marché doivent aussi contribuer à cette pédagogie. Les banques, en particulier, restent le premier point de contact des Français avec l'épargne, mais elles évoluent sous contrainte réglementaire, ce qui limite leur capacité à orienter leurs clients vers des placements plus risqués comme les actions. Je constate aussi qu'une partie de la culture de base s'est aussi perdue chez leurs propres conseillers, à qui il faudrait parfois réexpliquer le fonctionnement élémentaire d'un marché financier.
N'est-ce pas lié à l'image de l'actionnaire ?
L'investissement est souvent trop présenté sous le seul angle de la fiscalité. Or une enveloppe fiscalement avantageuse ne garantit ni la qualité ni la rentabilité d'un placement. Il faut commencer par expliquer le rendement, le risque, la durée et la diversification, avant de parler d'optimisation fiscale.
Enfin, la fonction économique de l'actionnaire n'est pas assez bien comprise. Détenir des actions, c'est détenir une part d'une entreprise et contribuer, directement lors des émissions de titres, au financement de son développement. Ce malentendu est entretenu par une image négative de l'actionnariat en France, régulièrement ravivée par certains discours publicitaires de banques mutualistes qui se targuent de « ne pas avoir d'actionnaires », comme si en avoir posait problème, alors que leurs propres sociétaires exercent, eux aussi, un droit de regard sur la rentabilité de l'entreprise.
Vous animez des formations réservées aux femmes. Qu'avez-vous appris de cette expérience ?
Dans le cadre d'Invest for Better Climate EU, un programme d'éducation à l'investissement durable mené dans quatre pays européens, nous avions constaté que les femmes posaient très peu de questions dans les groupes mixtes. Nous avons donc lancé en France des sessions d'initiation dédiées. Parmi les participantes, 58 % ont un niveau bac +5 et 18 % un doctorat. Certaines possèdent déjà des actions, mais n'ont jamais appris à organiser leur patrimoine. Leur frein tient surtout au manque de temps, de repères et d'espaces où poser leurs questions. Et l'investissement leur devient plus concret lorsqu'il est relié à un projet de vie : logement, enfants, retraite ou transmission. En général, quelques heures d'initiation suffisent souvent pour qu'elles décident de prendre rendez-vous avec leur conseiller pour faire un point sur leur patrimoine.
Comment mieux orienter l'épargne européenne vers les PME ?
La première priorité est la simplicité : des produits lisibles, des coûts transparents et des documents compréhensibles. Place des Investisseurs est membre de Better Finance. Auprès des institutions européennes, cette fédération européenne porte la voix des épargnants et des investisseurs individuels. Mais orienter l'épargne européenne vers l'économie du continent ne fonctionnera pas sans associer les banques locales, qui restent le premier interlocuteur des particuliers : aujourd'hui, ce n'est pas le cas

Pour les PME cotées, la liquidité reste centrale. Les dirigeants doivent aussi parler directement aux particuliers. Ceux-ci ne veulent pas seulement connaître des ratios : ils veulent comprendre une activité, rencontrer un dirigeant et savoir à quoi servira leur investissement. Rapprocher l'épargne des PME suppose aussi d'améliorer la liquidité des petites valeurs et d'organiser un dialogue plus direct entre les dirigeants et les investisseurs individuels.