Câbles sous-marins, défense navale, éolien offshore : la mer, nouvelle frontière stratégique et industrielle

Câbles sous-marins, programmes navals, éolien offshore : la mer est redevenue en quelques années l'un des théâtres les plus disputés de l'économie mondiale et de la géopolitique européenne. Derrière les grands groupes qui portent ces programmes, des centaines de PME et d'ETI spécialisées forment l'essentiel de la chaîne de valeur industrielle. Et elles manquent cruellement de capitaux longs pour financer leur croissance.
Un secteur qui se remet en ordre de marche
La mer a longtemps été un angle mort des politiques publiques occidentales : un espace de libre circulation que l'on pensait acquis, entretenu en coulisses par une poignée de compagnies maritimes et de câbliers discrets.
Mais la guerre en Ukraine, la remontée des tensions avec la Russie et l'accélération de la transition énergétique ont rebattu les cartes en l'espace de trois ans à peine. Plusieurs événements, cumulés, ont remis la mer au centre du débat stratégique européen.
Les câbles sous-marins d'abord. Entre 2023 et 2025, une dizaine de câbles ont été endommagés en mer Baltique, dont sept rien qu'entre novembre 2024 et janvier 2025, touchant l'Estonie, la Finlande, la Suède, l'Allemagne et la Lituanie.
Le cas le plus documenté reste celui du pétrolier Eagle S, soupçonné d'avoir traîné son ancre sur environ 90 kilomètres de fond marin le jour de Noël 2024, sectionnant au passage le câble électrique EstLink 2 et quatre câbles de télécommunications entre la Finlande et l'Estonie (France 24, 2025).
À l'époque, l'OTAN avait répondu en annonçant le renforcement de sa présence militaire dans la zone, signe que la protection des fonds marins est désormais traitée comme un enjeu de défense collective et non plus comme un simple sujet d'infrastructure télécom.
Les programmes navals ensuite. La France a voté une loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 portant sur 400 milliards d'euros de crédits budgétaires (413,3 milliards d'euros en intégrant des ressources complémentaires), soit une hausse de 40 % par rapport à la programmation précédente, destinée notamment à financer le renouvellement des frégates de premier rang, la troisième génération de sous-marins nucléaires lanceurs d'engins et le futur porte-avions à propulsion nucléaire, dont la mise en service est prévue autour de 2038.
Une actualisation, définitivement adoptée par le Parlement le 1er juillet 2026, a ajouté 36 milliards d'euros supplémentaires sur la période 2026-2030, portant l'enveloppe budgétaire totale à 436 milliards d'euros et l'objectif d'effort de défense à 2,5 % du PIB français en 2030, puis 3,5 % en 2035.
Ce mouvement n'est pas isolé : les dépenses militaires en Europe (Russie comprise) ont bondi de 17 % en 2024 pour atteindre 693 milliards de dollars, puis encore de 14 % en 2025 pour atteindre 864 milliards de dollars, la plus forte progression régionale au monde (SIPRI, 2026).
L'éolien offshore enfin. La troisième Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE3), publiée en février 2026, fixe un objectif de 15 GW de capacité installée d'ici 2035 (18 GW dès 2037) et de 45 GW à l'horizon 2050, soit environ 20 % de la consommation électrique française, faisant de l'éolien en mer la deuxième source de production d'électricité du pays, derrière le nucléaire. RTE prévoit à lui seul environ 37 milliards d'euros d'investissements de réseau d'ici 2040 pour raccorder jusqu'à 22 GW de parcs offshore (CRE, 2025).
Câbles sous-marins, programmes navals, éolien offshore : la mer, longtemps pensée comme un espace de libre circulation, redevient un objet de compétition, de protection et d'investissement massif.
Une artère invisible dont dépend l'économie mondiale
La quasi-totalité du trafic mondial de données passe par le fond des océans. Le réseau mondial comptait en 2025 plus de 574 câbles commerciaux en service, pour une longueur cumulée dépassant 1,4 million de kilomètres, et transportant plus de 99 % du trafic intercontinental de données (Sciencepost, 2025). Un amendement déposé à l'Assemblée nationale en 2023 rappelait qu'environ 10 000 milliards de dollars d'opérations financières transitent quotidiennement par cette infrastructure, selon la Réserve fédérale américaine. Un chiffre qui donne la mesure de ce qui serait en jeu en cas de rupture coordonnée sur plusieurs points du réseau.
Pourtant, cette infrastructure reste étonnamment fragile : elle subit en moyenne près de 150 pannes par an dans le monde, la plupart accidentelles (ancres, chaluts, mouvements sismiques), certaines suspectées d'être délibérées (Sciencepost, 2025).
La France dispose ici d'un atout industriel rare, avec deux acteurs majeurs (Orange Marine et Alcatel Submarine Networks) qui représentent ensemble une part significative de la flotte mondiale de navires câbliers, ces navires spécialisés indispensables à la pose et à la réparation des câbles. Un rapprochement de leurs activités est régulièrement évoqué par la filière comme un moyen de sécuriser cette capacité industrielle face à la montée en puissance des câbliers asiatiques.
Une remontée en puissance qui irrigue tout un tissu industriel
Derrière les grands contrats médiatisés (sous-marins, frégates, porte-avions), l'industrie navale française forme une filière dense et largement composée de PME. Selon le Groupement des industries de construction et activités navales (GICAN), la filière a réalisé un chiffre d'affaires cumulé de plus de 17 milliards d'euros en 2025, en hausse de 9 % sur un an, portée à 70 % par la défense et 30 % par le civil, et compte aujourd'hui 59 100 emplois directs, soit près de 15 000 postes créés en dix ans (Le Journal des Entreprises, 2025), ce qui en fait le quatrième créateur net d'emplois de l'industrie française (Esteval, 2025).
Elle regroupe plus de 735 entreprises (GICAN, 2024), dont 57 % de PME et 18 % de TPE, soit près des trois quarts du tissu entrepreneurial de la filière. Les exportations ont retrouvé de la vigueur en 2025 (+9 %), après un léger recul en 2024 (-9 %) qui suivait lui-même deux années exceptionnelles portées par de grands contrats (+30 % en 2023). Le carnet de commandes de la filière a par ailleurs atteint un niveau inédit, avec 38 milliards d'euros de nouvelles commandes engrangées sur le seul exercice 2025 (Esteval, 2025).
Naval Group, le maître d'œuvre le plus visible du secteur, illustre l'ampleur de la dynamique en cours : l'entreprise a engrangé 18,9 milliards d'euros de nouvelles commandes en 2025, contre 8,2 milliards en 2024, portant son carnet global à 32 milliards d'euros, soit près de sept années d'activité garantie (L'Essentiel de l'Éco, 2026).
Cette explosion s'explique par une série de contrats majeurs : le porte-avions de nouvelle génération « France Libre » (environ 12,2 milliards d'euros), le contrat Orka avec les Pays-Bas pour quatre sous-marins dérivés du Barracuda (5,6 milliards d'euros), les sous-marins Scorpène Evolved pour l'Indonésie (près de 2 milliards d'euros), et une quatrième frégate FDI pour la Grèce (810 millions d'euros) (L'Essentiel de l'Éco, 2026).
Mais chaque grand contrat de ce type déclenche mécaniquement des commandes en cascade vers des centaines de sous-traitants spécialisés en électronique embarquée, propulsion, matériaux composites ou cybersécurité navale. Des entreprises bien plus petites, bien moins capitalisées et pourtant tout aussi indispensables à la tenue des cadences de production.
Éolien offshore : la construction accélérée d'une troisième filière énergétique
Le retard pris par la France sur l'éolien en mer est net : seuls 2 GW étaient en service au début 2026, contre 5,6 GW en construction ou en développement. Ce constat a conduit l'État à revoir sa méthode. La fusion de deux appels d'offres, pour une capacité totale d'environ 10 GW, doit contribuer à l'objectif de 15 GW installés d'ici 2035, avant la montée vers 45 GW en 2050 (Bercy, 2026).
Une étude de l'Ademe régulièrement citée par la filière évalue à environ 924 millions d'euros la valeur ajoutée annuelle que l'éolien en mer pourrait générer d'ici 2030, dont une majorité à l'export (Polytechnique Insights, 2025). Ce chiffre est à prendre avec précaution dans la mesure où sa date de publication et son actualisation au regard des objectifs les plus récents de la PPE3 n'ont pas pu être confirmées avec certitude.
Ce qui est en revanche solidement chiffré, c'est l'effort de raccordement. RTE évalue à 37 milliards d'euros, dans son Schéma décennal de développement du réseau (SDDR) 2025, le coût du raccordement de 22 GW d'éolien offshore d'ici 2040, soit 37 % des quelque 100 milliards d'euros d'investissements réseau programmés sur la période (CRE, 2025).
Les ports de Saint-Nazaire, Cherbourg et Brest concentrent déjà une part croissante des investissements industriels liés à cette filière, qui mobilise elle aussi un écosystème de PME spécialisées dans les fondations, le câblage sous-marin, la maintenance ou la robotique de surveillance des parcs.
Derrière les grands groupes, un tissu de PME sous-capitalisées
C'est là que se joue, très concrètement, la capacité de la France à tenir ses ambitions. La base industrielle et technologique de défense (BITD) française compte environ 4 500 PME et ETI, souvent duales (civiles et militaires à la fois) aux côtés des neuf grands maîtres d'œuvre industriels (Thales, Dassault Aviation, Naval Group, Safran, MBDA...).
Le besoin en fonds propres de cette base industrielle est désormais évalué entre 4 et 6 milliards d'euros d'ici 2030, selon le dernier « dialogue de place » gouvernemental publié en avril 2026, une révision nette à la hausse par rapport à la première estimation de 2025. Ce déficit tient à plusieurs causes structurelles, à commencer par l'auto-exclusion ESG d'une partie du secteur bancaire, qui pèse directement sur le financement des PME de la BITD malgré les dispositifs publics et privés mobilisés pour y répondre (Sénat, 2024).
À cette contrainte de fonds propres s'ajoute une contrainte de calendrier propre au secteur naval et de défense. Un acteur naval consacre en moyenne entre 5 % et 10 % de son chiffre d'affaires à la R&D chaque année. Pour une PME de 40 à 60 millions d'euros de chiffre d'affaires, cela représente 2 à 5 millions d'euros annuels, auxquels s'ajoutent des certifications complexes et des besoins de trésorerie importants liés aux délais de paiement de la chaîne de sous-traitance.
Ces entreprises opèrent sur des cycles industriels longs : 3 à 5 ans pour la conception, 2 à 4 ans pour la construction, 20 à 40 ans pour l'exploitation, un rythme qui ne correspond tout simplement pas à celui du crédit bancaire court terme. La dette joue son rôle, mais elle ne peut, seule, financer une industrie dont l'horizon de rentabilité se compte en décennies.
Investir dans la durée, sur des actifs bien réels
Pour un investisseur, financer ces entreprises suppose d'accepter des durées de détention plus longues que la moyenne. En contrepartie, ce sont des actifs tangibles : usines, brevets, positions technologiques rares, souvent critiques pour la souveraineté énergétique, industrielle et numérique française. Ce sont aussi des marchés à barrières à l'entrée élevées, avec une bonne visibilité sur les commandes à plusieurs années.
L'ampleur de l'enjeu se mesure à l'échelle macroéconomique. Deux jeux de chiffres circulent sur le poids de l'économie maritime française, et ils ne sont pas directement comparables. Selon l'Ifremer, sur la base des données Insee, l'économie maritime pesait 43,3 milliards d'euros de valeur ajoutée et 525 000 emplois en 2019, les données les plus récentes disponibles, soit 1,5 % du PIB français (Ministère de la Transition écologique, 2024).
Le Cluster Maritime Français, qui fédère les professionnels du secteur, avance des chiffres plus élevés : entre 70 et 97 milliards d'euros de chiffre d'affaires ou de « valeur de production », et 388 000 à 400 000 emplois directs selon les prises de parole. Son objectif pour 2030 : 1 million d'emplois et 150 milliards d'euros de valeur de production annuelle (Nouvelle Vie Pro, 2025). Les deux méthodes ne mesurent pas tout à fait la même chose, mais elles convergent sur un point : l'ambition affichée pour la décennie représente un quasi-doublement de l'activité.
Un tel doublement ne se fera pas avec les seuls outils de financement traditionnels. Ce type d'entreprises, rentables et stratégiques mais à cycle long et à fonds propres insuffisants, a besoin de marchés de capitaux adaptés aux PME et ETI, capables d'offrir des financements de long terme là où la dette bancaire atteint ses limites.
Questions fréquentes
Pourquoi les câbles sous-marins sont-ils redevenus un enjeu stratégique ?
Parce qu'ils transportent plus de 99 % du trafic intercontinental de données, dont environ 10 000 milliards de dollars d'opérations financières par jour (Sciencepost, 2025), et qu'ils sont physiquement vulnérables : environ 150 pannes par an dans le monde. Les incidents survenus en mer Baltique entre 2023 et 2025, notamment l'affaire du pétrolier Eagle S, ont poussé l'OTAN à renforcer sa présence militaire dans la zone pour protéger cette infrastructure.
Combien la France consacre-t-elle à ses programmes navals et de défense ?
La loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, actualisée en juillet 2026, porte l'enveloppe budgétaire totale à 436 milliards d'euros, avec un objectif de 2,5 % du PIB consacré à la défense en 2030, puis 3,5 % en 2035. La filière navale française (GICAN) réalise à elle seule plus de 17 milliards d'euros de chiffre d'affaires cumulé en 2025 (Le Journal des Entreprises, 2025).
Quels sont les objectifs de la France en matière d'éolien offshore ?
La PPE3, publiée en février 2026, fixe un objectif de 15 GW de capacité installée d'ici 2035 (18 GW dès 2037), puis 45 GW d'ici 2050, soit environ 20 % de la consommation électrique française. RTE prévoit environ 37 milliards d'euros d'investissements réseau d'ici 2040 pour raccorder ces parcs (CRE, 2025).
Pourquoi les PME de ces secteurs manquent-elles de capitaux ?
Elles opèrent sur des cycles industriels très longs, jusqu'à plusieurs décennies d'exploitation, doivent consacrer une part importante de leur chiffre d'affaires à la R&D, et se heurtent à l'auto-exclusion ESG d'une partie du secteur bancaire, qui classe l'ensemble de l'industrie de défense comme « à exclure » sans obligation réglementaire de le faire (Sénat, 2024). Le besoin en fonds propres de la seule base industrielle de défense est évalué entre 4 et 6 milliards d'euros d'ici 2030.
Sources
- Sciencepost : 1,4 million de kilomètres de câbles tapissent le fond des océans (TeleGeography/ICPC, 574 câbles, 99 % du trafic intercontinental, 150 pannes/an), sciencepost.fr/14-million-de-kilometres-de-cables-tapissent-le-fond-des-oceans
- France 24 : la Finlande inculpe trois marins d'un navire pour sabotage de câbles en mer Baltique (Eagle S, EstLink 2, 90 km d'ancre traînée), france24.com/fr/info-en-continu/20250811-la-finlande-inculpe-trois-marins
- SIPRI : communiqué de presse, dépenses militaires mondiales 2025 (Europe : 864 Md$, +14 %), sipri.org/sites/default/files/2026 Milex PR FRE.pdf
- Sénat : rapport n° 364 (2023-2024) de Dominique de Legge, financement des entreprises de la BITD (cas des 5 refus sur 6 banques, auto-exclusion ESG), senat.fr/rap/l23-364/l23-3642.html
- GICAN : Cahier économique 2025, données 2024 (15,9 Md€ de CA, 735 entreprises, 68 % défense), gican.s3.eu-west-3.amazonaws.com/.../2025-CP-Cahier_economique_2025-GICAN.pdf
- Le Journal des Entreprises : l'industrie navale française garde le cap de la croissance (GICAN, données 2025, 17 Md€ de CA, 59 100 emplois directs), lejournaldesentreprises.com/article/lindustrie-navale-francaise-garde-le-cap-de-la-croissance-2146471
- Esteval : l'industrie navale en pleine croissance (38 Md€ de commandes 2025, 4ᵉ créateur net d'emplois de l'industrie française), esteval.fr/article.47262...
- Usine Nouvelle : Naval Group a enregistré 8 milliards d'euros de commandes en 2024 (CA 4,3 Md€, carnet 18,2 Md€, contrat Barracuda Pays-Bas), usinenouvelle.com/article/naval-group-a-enregistre-8-milliards-d-euros-de-commande-en-2024.N2229681
- L'Essentiel de l'Éco : Naval Group, la preuve que la France peut encore créer des géants industriels (résultats 2025, 18,9 Md€ de prises de commandes, carnet à 32 Md€), lessentieldeleco.fr/6496-naval-group-la-preuve-que-la-france-peut-encore-creer-des-geants-industriels
- Bercy (presse.economie.gouv.fr) : publication du cahier des charges de l'AO10 (fusion AO9/AO10, ~10 GW, objectif 15 GW en service en 2035), presse.economie.gouv.fr/le-gouvernement-annonce-la-publication-du-cahier-des-charges-de-lappel-doffres-n10-dit-ao10-pour-leolien-en-mer
- CRE : consultation publique relative au Schéma décennal de développement du réseau de RTE, édition 2025 (37 Md€, raccordement de 22 GW d'ici 2040), cre.fr/actualites/toute-lactualite/la-cre-publie-sa-consultation-publique-relative-au-schema-decennal-de-developpement-du-reseau-de-rte-elabore-en-2025.html
- Polytechnique Insights : éoliennes en mer, une énergie verte et bon marché à fort potentiel (Ademe, 924 M€ de valeur ajoutée annuelle d'ici 2030), polytechnique-insights.com/.../eoliennes-en-mer-une-energie-verte-et-bon-marche-a-fort-potentiel
- Ministère de la Transition écologique : Chiffres clés de la mer et du littoral, édition 2024 (Ifremer/Insee, 43,3 Md€ de valeur ajoutée, 525 000 emplois, 1,5 % du PIB, données 2019), statistiques.developpement-durable.gouv.fr/edition-numerique/chiffres-cles-mer-littoral/9-economie-maritime
- Nouvelle Vie Pro : économie bleue, 1 million d'emplois avant 2030 dans les métiers du maritime (Cluster Maritime Français, 70 Md€/400 000 emplois actuels, objectif 150 Md€/1 million d'emplois), nouvelleviepro.fr/economie-bleue-1-million-demplois-avant-2030-dans-les-metiers-du-maritime