Financement des PME aéronautiques : dix ans de commandes, mais des capitaux sous tension

La filière aéronautique française entre dans une décennie de visibilité exceptionnelle. Les carnets de commandes sont pleins, la croissance est au rendez-vous. Ce qui se joue maintenant, c'est la capacité des PME à transformer cette opportunité en production réelle.
En bref : l'aéronautique française vit une décennie de visibilité rare (77,7 Md€, +10 %, carnets pleins). Mais les PME de la supply chain restent sous tension financière : la croissance ne deviendra production que si l'accès aux capitaux longs suit.
En chiffres :
- 8 658 avions dans le carnet de commandes d'Airbus fin 2024, soit plus de dix ans de production au rythme actuel
- 85,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2025 (+11,9 %), un nouveau record pour la filière
- 58 % des PME et ETI dont les commandes fermes ne couvrent pas plus de six mois d'activité
- 63 % des entreprises n'ont pas vu leur trésorerie s'améliorer entre 2023 et 2024, malgré une activité en hausse
- 30 % des entreprises peinent à emprunter, 29 % à trouver des financements en fonds propres
Une dynamique industrielle inédite
La filière aéronautique et spatiale française affiche des résultats qu'aucun autre secteur industriel français ne peut revendiquer aujourd'hui : 77,7 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2024, en croissance de 10 % sur un an, portée à la fois par le civil (57,4 Md€, +10 %) et par la défense (20,3 Md€, +13 %), selon le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (GIFAS). Les premiers résultats 2025 confirment que cette dynamique s'accélère encore : 85,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires (+11,9 %), des exportations record à 59,4 milliards d'euros (+14,6 %) et des commandes en hausse de 5,5 % à 88,6 milliards d'euros. Le secteur reste, année après année, le premier contributeur positif à la balance commerciale française, avec un solde net de 29 milliards d'euros en 2024.
Le carnet de commandes d'Airbus, principal donneur d'ordre de la filière, atteignait 8 658 avions fin 2024, l'équivalent de plus de dix ans de production au rythme actuel de livraison, un niveau historique en hausse par rapport aux 8 598 avions enregistrés fin 2023. L'avionneur vise 820 livraisons en 2025 contre 766 en 2024, une trajectoire qui mobilise mécaniquement l'ensemble de sa chaîne de sous-traitance, chez Safran, Thales, Dassault et des centaines d'équipementiers et de fournisseurs de rang 2 et 3.
Cette visibilité s'accompagne d'un recrutement massif : 222 000 salariés directs en 2024, 29 000 recrutements réalisés cette année-là (pour une création nette de 12 000 emplois), et 25 000 embauches prévues pour 2025, même si près de 8 entreprises sur 10 qui recrutent rapportent des difficultés à trouver les candidats adaptés. Un horizon rare, qui devrait en théorie rassurer partenaires bancaires et investisseurs bien au-delà des grands donneurs d'ordre.
Des PME en croissance, une trésorerie sous tension
La réalité financière des PME et ETI de la supply chain est nettement plus contrastée que celle des grands maîtres d'œuvre. Une enquête menée par la Direction générale des entreprises (DGE), en collaboration avec les services économiques de l'État en région, entre avril et mai 2025 auprès de 278 fournisseurs de la filière (PME, ETI, hors grands groupes, dont 51 % non adhérents du GIFAS) dessine un tableau à deux vitesses.
Côté activité, les indicateurs sont bons : 85 % des entreprises déclarent un chiffre d'affaires en hausse (81 % des PME, 91 % des ETI), et le chiffre d'affaires moyen des répondants progresse de 8,3 % à 39 millions d'euros (contre 36 M€ en 2023). La rentabilité s'améliore également : l'excédent brut d'exploitation moyen bondit de 51,8 % à 3,5 millions d'euros, et le taux de marge brute d'exploitation passe de 16 % à 18 % entre 2023 et 2024.
Mais côté trésorerie, la situation reste tendue. Le besoin en fonds de roulement médian, bien qu'en légère amélioration (de 69 à 65 jours de chiffre d'affaires), reste structurellement élevé. Pour 58 % des entreprises, les commandes fermes ne couvrent pas plus de six mois d'activité, et pour 20 % d'entre elles, moins de deux mois, alors même que le carnet de commandes d'Airbus en représente dix ans. Cette déconnexion entre la visibilité des donneurs d'ordre et celle de leurs fournisseurs est l'un des constats les plus documentés de l'enquête : la visibilité ne ruisselle pas mécaniquement vers le bas de la chaîne de valeur. Résultat : 63 % des entreprises n'ont pas connu de hausse de trésorerie entre 2023 et 2024, et 37 % ont même subi une baisse, malgré une activité en croissance.
Un accès aux financements compliqué
Sur le financement proprement dit, les chiffres sont sans ambiguïté : 30 % des entreprises rapportent des difficultés pour emprunter, et 29 % peinent à trouver des financements en fonds propres. Les entreprises compensent comme elles peuvent : 40 % recourent à l'affacturage (la cession de leurs factures clients à un organisme financier contre une avance de trésorerie immédiate), 26 % à des avances sur commande de leurs clients, 24 % au prêt bancaire classique, mais 32 % d'entre elles n'ont aucune solution de financement de leur BFR. Plusieurs font état d'une « frilosité croissante » des sociétés d'affacturage elles-mêmes à leur avancer des fonds.
Une étude complémentaire menée chaque année par la Banque de France pour le compte du GIFAS, portant sur un panel de 508 entreprises représentant 34 milliards d'euros de chiffre d'affaires et 148 000 emplois, confirme la tendance à l'échelle de la filière : les délais de remboursement de la dette s'allongent (environ 5 ans en 2024, contre 4 ans en 2023), et les échéances des prêts garantis par l'État (PGE), consentis en 2020-2021, sont désormais majoritairement reportées à 2026-2027, un point de vigilance sérieux au moment même où ces entreprises doivent investir pour monter en cadence. Fin 2024, une quarantaine d'équipementiers étaient encore identifiés comme étant dans le rouge, cumulant capacité d'autofinancement insuffisante et endettement élevé.
Une croissance plus rapide que les capacités de financement
Pour une partie de ces entreprises, la progression de l'activité dépasse structurellement leur capacité d'autofinancement : chaque unité produite en plus accroît mécaniquement le besoin en fonds de roulement, avant même de parler d'investissement. Et au-delà de la trésorerie courante, il y a les investissements structurels, augmentation des capacités, automatisation, décarbonation, des dépenses lourdes, récurrentes et à retour long qui ne trouvent pas naturellement leur place dans un bilan de PME industrielle classique. C'est là que le crédit bancaire seul atteint ses limites : il finance l'exploitation courante, pas la transformation de l'outil productif sur cinq à dix ans.
L'enquête DGE quantifie précisément ce blocage. Deux tiers des entreprises déclarent avoir besoin de moderniser leur outil industriel, mais en sont freinées par l'incertitude sur la rentabilité de l'opération (32 %), les difficultés de financement (26 %) et le manque de compétences pour exploiter les nouveaux équipements (14 %). Sur la question spécifique de l'augmentation des capacités de production, 69 % des ETI et 59 % des PME déclarent en avoir besoin mais rencontrer des difficultés pour y parvenir, les deux premiers obstacles cités, l'incertitude sur la rentabilité et les difficultés de financement, arrivant exactement à égalité, à 24 % chacun.
Dans le même temps, 48 % des entreprises augmentent malgré tout leurs investissements dans l'automatisation, la numérisation ou la robotisation de leur outil, preuve que la volonté industrielle précède, et dépasse même, la capacité de financement disponible.
Un enjeu de transmission qui s'ajoute à celui du financement
La structure financière de ces entreprises, souvent familiales ou patrimoniales, aggrave le problème plutôt qu'elle ne le compense : elle ne leur permet pas d'absorber seules un effort d'investissement dont les retours s'étalent sur plusieurs années. Cette fragilité est renforcée par un enjeu démographique que peu d'analyses relèvent : 44 % des dirigeants de PME de la filière ont aujourd'hui plus de 60 ans, un chiffre qui place la question de la transmission et de la succession au même niveau de priorité que celle du financement de la croissance. Le GIFAS a d'ailleurs constitué un groupe de travail dédié sur ce sujet dans ses résultats 2025.
« La croissance est là, mais elle ne se réalisera pleinement que si les financements nécessaires sont mobilisés au bon moment et au bon endroit. La performance future dépendra moins du niveau de la demande que de la capacité à transformer cette demande en production réelle, ce qui suppose une supply chain financièrement robuste, techniquement compétente et suffisamment capitalisée pour soutenir les objectifs industriels de long terme. »
Clémentine Gallet, présidente du Comité AERO-PME du GIFAS.
L'accès aux marchés : un levier encore sous-utilisé
Le GIFAS et son Comité AERO-PME identifient plusieurs leviers pour desserrer cette contrainte : fonds d'investissement spécialisés, investisseurs stratégiques, croissance externe, et introduction en Bourse pour les acteurs en phase d'expansion.
L'un des exemples les plus concrets de ces dispositifs est le fonds Ace Aéro Partenaires, opéré par Tikehau Capital et financé conjointement par l'État, les donneurs d'ordre de la filière et des acteurs financiers privés, dont l'objectif affiché est d'aider les sous-traitants à atteindre une taille critique afin qu'ils soient en mesure d'investir, de se moderniser et d'accroître leurs capacités de production. Un second véhicule, Ace Aéro Partenaires 2, vise désormais à lever jusqu'à 800 millions d'euros supplémentaires auprès de Bpifrance, Airbus, Safran, Thales et Dassault Aviation.
La croissance externe est d'ailleurs un levier de plus en plus mobilisé par la filière elle-même : 37 % des entreprises sondées envisagent une opération de ce type en 2025, contre 21 % un an plus tôt, soit un quasi-doublement en une seule année. Le mouvement est particulièrement marqué chez les ETI (57 % l'envisagent, contre 33 % des PME), qui disposent généralement d'une surface financière plus large pour engager ce type d'opération.
Pour les entreprises qui ont atteint la taille et la maturité nécessaires, l'accès aux marchés financiers reste néanmoins un outil de financement long encore largement sous-utilisé dans cette filière, où la culture de financement demeure très majoritairement bancaire et patrimoniale. Or c'est précisément ce type de financement, long, adossé à des fondamentaux solides et à une visibilité de commandes pluriannuelle, qui correspond le mieux aux cycles industriels de l'aéronautique, où les retours sur investissement se comptent en années plutôt qu'en trimestres.
Questions fréquentes
Combien de temps représente le carnet de commandes d'Airbus ?
Fin 2024, le carnet de commandes d'Airbus atteignait 8 658 avions, soit l'équivalent de plus de dix ans de production au rythme actuel de livraison (766 avions livrés en 2024, 820 visés en 2025).
Pourquoi les PME aéronautiques ont-elles des difficultés de trésorerie malgré une activité en croissance ?
Parce que la visibilité des donneurs d'ordre ne se transmet pas mécaniquement à leurs fournisseurs : pour 58 % des PME et ETI, les commandes fermes ne couvrent pas plus de six mois d'activité. Chaque hausse de production accroît par ailleurs le besoin en fonds de roulement avant même que les factures ne soient payées, ce qui explique que 63 % des entreprises n'aient pas vu leur trésorerie s'améliorer entre 2023 et 2024 malgré la croissance.
Quels sont les principaux obstacles à la modernisation des PME aéronautiques ?
Selon l'enquête de la DGE, deux tiers des PME et ETI ont besoin de moderniser leur outil industriel mais en sont freinées par l'incertitude sur la rentabilité de l'opération (32 %), les difficultés de financement (26 %) et le manque de compétences pour exploiter les nouveaux équipements (14 %).
Quels leviers de financement existent pour les PME et ETI aéronautiques ?Le GIFAS identifie plusieurs pistes : les fonds d'investissement spécialisés (comme Aero Partenaires, opéré par Tikehau Capital), les investisseurs stratégiques, la croissance externe, en forte hausse chez les ETI, et, pour les entreprises les plus matures, l'introduction en Bourse, un outil de financement long encore peu utilisé dans la filière.
Sources
- GIFAS : communiqué de résultats 2024, 77,7 Md€ de CA, +10 %, gifas.fr/press-summary/resultats-2024-la-filiere-aeronautique-et-spatiale-francaise-enregistre-un-chiffre-d-affaires-de-77-7-md
- GIFAS : communiqué de résultats 2025, 85,6 Md€ de CA, +11,9 %, enjeu de succession des dirigeants, gifas.fr/news/resultats-2025-une-filiere-aeronautique-et-spatiale-solide-qui-maintient-son-cap-vers-l-avenir
- GIFAS / Banque de France : étude annuelle sur la situation économique et financière de la supply chain, délais de remboursement, échéances PGE 2026-2027, gifas.fr/news/la-supply-chain-reprend-le-dessus-et-depasse-son-niveau-pre-covid
- Direction générale des Entreprises (DGE) : enquête complète Les sous-traitants aéronautiques face au défi de la montée en cadence, PDF, 278 répondants, avril-mai 2025, entreprises.gouv.fr/files/files/Publications/2025/Etudes/202507-aeronautique-sous-traitance.pdf
- L'Usine Nouvelle : « Aéronautique : faible visibilité, banques frileuses… », galères de trésorerie des PME/ETI, frilosité de l'affacturage, usinenouvelle.com/article/aeronautique-faible-visibilite-banques-frileuses-les-galeres-des-pme-et-eti-francaises-persistent.N2236298
- L'Usine Nouvelle : « 40 grands sous-traitants français d'Airbus et de Safran en risque de défaillance », étude confidentielle Banque de France, équipementiers dans le rouge, usinenouvelle.com/article/40-grands-sous-traitants-francais-d-airbus-et-de-safran-en-risque-de-defaillance.N2219767
- Airbus : Commercial Aircraft Orders and Deliveries 2024, carnet de commandes, livraisons, airbus.com/sites/g/files/jlcbta136/files/2025-01/fr-airbus_commercial_aircraft_orders_and_deliveries_2024.pdf
- Bercy (presse.economie.gouv.fr) : communiqué officiel, lancement du fonds Tikehau Ace Aéro Partenaires 2, 800 M€ visés, Bpifrance/Airbus/Safran/Thales/Dassault Aviation, presse.economie.gouv.fr/lancement-du-fonds-dinvestissement-tikehau-ace-aero-partenaires-2
- Annales des Mines, Réalités Industrielles : étude du Comité AERO-PME du GIFAS, source de la citation de Clémentine Gallet, février 2026, stm.cairn.info/revue-annales-des-mines-realites-industrielles-2026-1-page-85