« La souveraineté ne se décrète pas, elle se finance » par Mark Kepeneghian, co-fondateur et CEO de Lise

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Ce vendredi 12 juin, SpaceX fera son entrée en bourse sur le Nasdaq. Une levée pouvant atteindre 75 milliards de dollars. La plus grande introduction en bourse de l'histoire, plus de deux fois le record détenu par Saudi Aramco. Le montant donne le vertige. Mais l'essentiel est ailleurs.
Cette cotation n'est pas qu'une opération financière. C'est un acte de souveraineté. Les États-Unis s'apprêtent à financer leur domination spatiale avec l'épargne du monde, 30 % de l'offre étant réservée aux particuliers et distribuée directement via des plateformes comme Robinhood, Fidelity et Schwab.
La première puissance spatiale de la planète se finance par l'épargne citoyenne. Elle s'appuie sur une culture de l'investissement sans équivalent et sur les infrastructures de marché les plus puissantes du monde. La bourse n'est pas un simple mécanisme de financement mais un outil de souveraineté. Et personne n'en maîtrise l'usage comme les Américains.
La France ne manque pourtant pas de talent. Nos ingénieurs construisent les avions d'Airbus et les systèmes de défense de Dassault. Ils pilotent les réacteurs qui produisent 70 % de notre électricité. Nous comptons parmi les meilleures équipes de recherche fondamentale au monde. Cependant, la France peine à mener ses entreprises jusqu'au marché.
Autre paradoxe cruel : la France, championne de l’épargne, forte de près de 6 000 milliards d’euros d’actifs financiers des ménages, voit le serpent de mer du fléchage de l'épargne refaire surface à chaque nouveau rapport sur l’investissement. Les Français qui épargnent ne dirigent pas leurs investissements vers l’économie productive.
Cette épargne dort dans des produits sans risque, ou s'évapore vers les géants de la tech américaine. Sans le savoir, l'épargnant français finance la montée en puissance des secteurs stratégiques étrangers et dans un contexte de redistribution de l’ordre mondial, c’est un pari.
La souveraineté industrielle ne se construit pas dans des discours mais au travers du financement de ces entreprises ambitieuses. En France, les PME innovantes se heurtent souvent à un vide structurel, trop petites pour des marchés calibrés sur les grandes capitalisations et trop stratégiques pour être absorbées sans dommage par des fonds étrangers.
Il faut pouvoir leur offrir une infrastructure de marché assez puissante pour les porter et des moyens financiers pour soutenir leurs perspectives de croissance.
C'est ce chaînon manquant qu'il faut forger. Tant que nous n'offrirons pas à nos entreprises une alternative crédible, nous continuerons à regarder passer les trains du siècle. Ou plutôt, les fusées.
Le premier est pédagogique : les marchés financiers ont longtemps semblé lointains, complexes et réservés aux grandes entreprises ou aux initiés mais l'émergence d’une « fininfluence » responsable a rebattu les cartes. Il appartient à tous les acteurs du secteur d'opérer une révolution culturelle et de montrer que la bourse n’est pas un terrain réservé aux spéculateurs.
Le deuxième est fiscal : les dispositifs encourageant l'investissement de long terme dans les entreprises restent insuffisamment lisibles pour le grand public. Les règles doivent être stables et accessibles. L'épargnant doit pouvoir facilement choisir de financer une entreprise opérant dans des secteurs stratégiques plutôt que de laisser cette épargne partir à l’aveugle.
Le troisième est structurel : il faut une infrastructure de marché pensée pour les PME stratégiques, où le particulier accède au marché primaire au même prix et au même moment que l’institutionnel. C’est précisément ce que SpaceX vient d’organiser.
La France à l'épargne, les talents, les entreprises et les secteurs stratégiques. Il lui manque encore l’architecture capable de les relier. Autrement dit, la souveraineté financière française n’est pas hors de portée. Elle reste à organiser. Et c’est maintenant qu’il faut le faire.