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Financement des PME aéronautiques : dix ans de commandes, mais des capitaux sous tension

Arnaud mournetasArnaud MournetasManaging Director
8 minutes de lecture
3 juin 2026
Financement des PME aéronautiques : dix ans de commandes, mais des capitaux sous tension

La filière aéronautique française entre dans une décennie de visibilité exceptionnelle. Les carnets de commandes sont pleins, la croissance est au rendez-vous. Ce qui se joue maintenant, c'est la capacité des PME à transformer cette opportunité en production réelle.

Une dynamique industrielle inédite

La filière aéronautique et spatiale française a réalisé 77,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, en croissance de 10 % sur un an, portée à la fois par le civil (57,4 Md€, +10 %) et par la défense (20,3 Md€, +13 %) (GIFAS, mai 2025). Les résultats 2025 confirment que cette dynamique s’accélère encore : 85,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires (+11,9 %), des exportations record à 59,4 milliards d’euros (+14,6 %) et des commandes en hausse de 5,5 % à 88,6 milliards d’euros (GIFAS, mai 2026). Le secteur reste, année après année, le premier contributeur positif à la balance commerciale française, avec un solde net de 29 milliards d’euros en 2024.

Le carnet de commandes d’Airbus, principal donneur d’ordre de la filière, atteignait 8 754 avions fin 2025, l’équivalent d’environ onze ans de production au rythme de livraison de 2025, un niveau historique en hausse par rapport aux 8 658 avions enregistrés fin 2024. L’avionneur a livré 793 appareils en 2025 contre 766 en 2024, en deçà de son objectif initial de 820 (Airbus, janvier 2026). Selon le GIFAS, le carnet dépassait 9 000 avions fin mars 2026. Cette trajectoire mobilise mécaniquement toute la filière, de Safran et Thales jusqu’aux centaines d’équipementiers et de fournisseurs de rang 2 et 3.

Cette visibilité s’accompagne d’un recrutement massif : 222 000 salariés directs en 2024, 29 000 recrutements réalisés cette année-là (pour une création nette de 12 000 emplois), et 25 000 embauches prévues pour 2025 (GIFAS, mai 2025), même si près de 8 entreprises sur 10 qui recrutent rapportent des difficultés à trouver les candidats adaptés. Un horizon rare, qui devrait en théorie rassurer partenaires bancaires et investisseurs bien au-delà des grands donneurs d’ordre.

Des PME en croissance, une trésorerie sous tension

La réalité financière des PME et ETI de la supply chain est nettement plus contrastée que celle des grands maîtres d'œuvre. Une enquête menée par la Direction générale des entreprises (DGE), en collaboration avec les services économiques de l'État en région, entre avril et mai 2025 auprès de 278 fournisseurs de la filière (PME, ETI, hors grands groupes, dont 51 % non adhérents du GIFAS) dessine un tableau à deux vitesses.

Côté activité, les indicateurs sont bons : 85 % des entreprises déclarent un chiffre d'affaires en hausse (81 % des PME, 91 % des ETI), et le chiffre d'affaires moyen des répondants progresse de 8,3 % à 39 millions d'euros (contre 36 M€ en 2023). La rentabilité s'améliore également : l'excédent brut d'exploitation moyen bondit de 51,8 % à 3,5 millions d'euros, et le taux de marge brute d'exploitation passe de 16 % à 18 % entre 2023 et 2024 (DGE, 2025).

Mais côté trésorerie, la situation reste tendue. Le besoin en fonds de roulement médian, bien qu’en légère amélioration (de 69 à 65 jours de chiffre d’affaires), reste structurellement élevé. Pour 58 % des entreprises, les commandes fermes couvrent moins de six mois d’activité, et pour 20 % d’entre elles, moins de deux mois, alors même que le carnet de commandes d’Airbus en représente plus de dix ans. Cette déconnexion entre la visibilité des donneurs d’ordre et celle de leurs fournisseurs est l’un des constats les plus documentés de l’enquête : la visibilité ne ruisselle pas mécaniquement vers le bas de la chaîne de valeur. Résultat : 63 % des entreprises n’ont pas connu de hausse de trésorerie entre 2023 et 2024, et 37 % ont même subi une baisse, malgré une activité en croissance (DGE, 2025).

Un accès aux financements compliqué

Sur le financement proprement dit, les chiffres sont sans ambiguïté : 30 % des entreprises rapportent des difficultés pour emprunter, et 29 % peinent à trouver des financements en fonds propres. Les entreprises compensent comme elles peuvent : 40 % recourent à l’affacturage (la cession de leurs factures clients à un organisme financier contre une avance de trésorerie immédiate), 26 % à des avances sur commande de leurs clients, 24 % au prêt bancaire classique, mais 32 % d’entre elles ne recourent à aucune solution de financement de leur BFR (DGE, 2025). Plusieurs font état d’une « frilosité croissante » des sociétés d’affacturage elles-mêmes à leur avancer des fonds.

Une étude complémentaire menée chaque année par la Banque de France pour le compte du GIFAS, portant sur un panel de 508 entreprises représentant 34 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 148 000 emplois, nuance ce constat : la supply chain a retrouvé et dépassé ses niveaux d’avant le Covid, mais l’autonomie financière de certaines entreprises reste fragile. Les délais de remboursement de la dette s’allongent (environ 5 ans en 2024, contre 4 ans en 2023), et les échéances des prêts garantis par l’État (PGE), consentis en 2020-2021, sont désormais majoritairement reportées à 2026-2027 (Banque de France/GIFAS, novembre 2025), un point de vigilance sérieux au moment même où ces entreprises doivent investir pour monter en cadence. Selon une étude confidentielle de la Banque de France relayée par la presse, fin 2024, une quarantaine d’équipementiers étaient encore identifiés comme étant dans le rouge, cumulant capacité d’autofinancement insuffisante et endettement élevé.

Une croissance plus rapide que les capacités de financement

Pour une partie de ces entreprises, la progression de l'activité dépasse structurellement leur capacité d'autofinancement : chaque unité produite en plus accroît mécaniquement le besoin en fonds de roulement, avant même de parler d'investissement. Et au-delà de la trésorerie courante, il y a les investissements structurels, augmentation des capacités, automatisation, décarbonation, des dépenses lourdes, récurrentes et à retour long qui ne trouvent pas naturellement leur place dans un bilan de PME industrielle classique. C'est là que le crédit bancaire seul atteint ses limites : il finance l'exploitation courante, pas la transformation de l'outil productif sur cinq à dix ans.

L'enquête DGE quantifie précisément ce blocage. Deux tiers des entreprises déclarent avoir besoin de moderniser leur outil industriel, mais en sont freinées par l'incertitude sur la rentabilité de l'opération (32 %), les difficultés de financement (26 %) et le manque de compétences pour exploiter les nouveaux équipements (14 %). Sur la question spécifique de l'augmentation des capacités de production, 69 % des ETI et 59 % des PME déclarent en avoir besoin mais rencontrer des difficultés pour y parvenir, les deux premiers obstacles cités, l'incertitude sur la rentabilité et les difficultés de financement, arrivant exactement à égalité, à 24 % chacun (DGE, 2025).

Dans le même temps, 48 % des entreprises augmentent malgré tout leurs investissements dans l'automatisation, la numérisation ou la robotisation de leur outil, preuve que la volonté industrielle précède, et dépasse même, la capacité de financement disponible (DGE, 2025).

Un enjeu de transmission qui s'ajoute à celui du financement

La structure financière de ces entreprises, souvent familiales ou patrimoniales, aggrave le problème plutôt qu’elle ne le compense : elle ne leur permet pas d’absorber seules un effort d’investissement dont les retours s’étalent sur plusieurs années. Cette fragilité est renforcée par un enjeu démographique : 44 % des dirigeants de PME de la filière ont aujourd’hui plus de 60 ans et 15 % plus de 70 ans, des chiffres qui placent la question de la transmission et de la succession au même niveau de priorité que celle du financement de la croissance (GIFAS, mai 2026). Le GIFAS a d’ailleurs constitué un groupe de travail dédié pour accompagner ces transmissions, en lien avec Bpifrance.

« La croissance est là, mais elle ne se réalisera pleinement que si les financements nécessaires sont mobilisés au bon moment et au bon endroit. La performance future dépendra moins du niveau de la demande que de la capacité à transformer cette demande en production réelle, ce qui suppose une supply chain financièrement robuste, techniquement compétente et suffisamment capitalisée pour soutenir les objectifs industriels de long terme. »

Clémentine Gallet, présidente du Comité AERO-PME du GIFAS.

L'accès aux marchés : un levier encore sous-utilisé

Le GIFAS et son Comité AERO-PME identifient plusieurs leviers pour desserrer cette contrainte : fonds d'investissement spécialisés, investisseurs stratégiques, croissance externe, et introduction en Bourse pour les acteurs en phase d'expansion.

L’un des exemples les plus concrets de ces dispositifs est le fonds Ace Aéro Partenaires, créé en 2020 avec 630 millions d’euros, opéré par Tikehau Capital et financé conjointement par l’État, les donneurs d’ordre de la filière et des acteurs financiers privés. La DGE recommande de s’appuyer sur ce type de dispositif pour favoriser la consolidation des sous-traitants, afin qu’ils atteignent une taille critique et soient en mesure d’investir, de se moderniser et d’accroître leurs capacités de production (DGE, 2025). Un second véhicule, Tikehau Ace Aéro Partenaires 2, lancé fin 2023, vise jusqu’à 800 millions d’euros auprès de Bpifrance, Airbus, Safran, Thales et Dassault Aviation (Bercy, 2023).

La croissance externe est d’ailleurs un levier de plus en plus mobilisé par la filière elle-même : 37 % des entreprises sondées envisagent une opération de ce type en 2025, contre 21 % un an plus tôt, soit une hausse de 16 points. Le mouvement est particulièrement marqué chez les ETI (57 % l’envisagent, contre 33 % des PME), qui disposent généralement d’une surface financière plus large pour engager ce type d’opération (DGE, 2025).

Pour les entreprises qui ont atteint la taille et la maturité nécessaires, l’accès aux marchés financiers est une autre source de financement long, aux côtés du crédit bancaire et du capital-investissement. La cotation implique certes des obligations de transparence et des coûts propres, mais dans une filière où les retours sur investissement se comptent en années plutôt qu’en trimestres, ce type de financement peut correspondre au cycle industriel.

De plus, la cotation n’est pas réservée aux plus grandes entreprises : des Bourses dédiées aux PME et ETI, comme Lise, ouvrent cette possibilité à des entreprises de plus petite taille.

Questions fréquentes

Combien de temps représente le carnet de commandes d'Airbus ?

Fin 2025, le carnet de commandes d’Airbus atteignait 8 754 avions, soit l’équivalent d’environ onze ans de production au rythme de livraison de 2025 (793 avions livrés) (Airbus, janvier 2026).

Pourquoi les PME aéronautiques ont-elles des difficultés de trésorerie malgré une activité en croissance ?

Parce que la visibilité des donneurs d’ordre ne se transmet pas mécaniquement à leurs fournisseurs : pour 58 % des PME et ETI interrogées par la DGE, les commandes fermes couvrent moins de six mois d’activité. Chaque hausse de production accroît par ailleurs le besoin en fonds de roulement avant même que les factures ne soient payées, ce qui explique que 63 % des entreprises n’aient pas vu leur trésorerie s’améliorer entre 2023 et 2024 malgré la croissance (DGE, 2025).

Quels sont les principaux obstacles à la modernisation des PME aéronautiques ?

Selon l'enquête de la DGE, deux tiers des PME et ETI ont besoin de moderniser leur outil industriel mais en sont freinées par l'incertitude sur la rentabilité de l'opération (32 %), les difficultés de financement (26 %) et le manque de compétences pour exploiter les nouveaux équipements (14 %).

Quels leviers de financement existent pour les PME et ETI aéronautiques ?

Le GIFAS identifie plusieurs pistes : les fonds d’investissement spécialisés (comme Ace Aéro Partenaires et son successeur Tikehau Ace Aéro Partenaires 2, gérés par Tikehau Capital), les investisseurs stratégiques, la croissance externe, en forte hausse chez les ETI, et l’introduction en Bourse.

Sources

  • GIFAS : communiqué de résultats 2024, 77,7 Md€ de CA, +10 %, gifas.fr/press-summary/resultats-2024-la-filiere-aeronautique-et-spatiale-francaise-enregistre-un-chiffre-d-affaires-de-77-7-md
  • GIFAS : communiqué de résultats 2025 (6 mai 2026), 85,6 Md€ de CA, +11,9 %, enjeu de succession des dirigeants, gifas.fr/news/resultats-2025-une-filiere-aeronautique-et-spatiale-solide-qui-maintient-son-cap-vers-l-avenir
  • GIFAS : Assemblée générale 2026 (16 juillet 2026), carnet Airbus de plus de 9 000 avions fin mars 2026, nouvelle présidence du Comité Aéro-PME, gifas.fr/news/assemblee-generale-du-gifas-2026-6a58d7082f99e
  • GIFAS / Banque de France : étude annuelle sur la situation économique et financière de la supply chain, délais de remboursement, échéances PGE 2026-2027, gifas.fr/news/la-supply-chain-reprend-le-dessus-et-depasse-son-niveau-pre-covid
  • Direction générale des Entreprises (DGE) : enquête complète Les sous-traitants aéronautiques face au défi de la montée en cadence, PDF, 278 répondants, avril-mai 2025, entreprises.gouv.fr/files/files/Publications/2025/Etudes/202507-aeronautique-sous-traitance.pdf
  • L’Usine Nouvelle : « Aéronautique : faible visibilité, banques frileuses… », galères de trésorerie des PME/ETI, frilosité de l’affacturage, usinenouvelle.com/article/aeronautique-faible-visibilite-banques-frileuses-les-galeres-des-pme-et-eti-francaises-persistent.N2236298
  • L’Usine Nouvelle : « 40 grands sous-traitants français d’Airbus et de Safran en risque de défaillance », étude confidentielle Banque de France, équipementiers dans le rouge, usinenouvelle.com/article/40-grands-sous-traitants-francais-d-airbus-et-de-safran-en-risque-de-defaillance.N2219767
  • Airbus : Orders and Deliveries, rapport annuel 2025, carnet de commandes, livraisons, airbus.com/en/products-services/commercial-aircraft/orders-and-deliveries
  • Bercy (presse.economie.gouv.fr) : communiqué officiel, lancement du fonds Tikehau Ace Aéro Partenaires 2, 800 M€ visés, Bpifrance/Airbus/Safran/Thales/Dassault Aviation, presse.economie.gouv.fr/lancement-du-fonds-dinvestissement-tikehau-ace-aero-partenaires-2
  • Annales des Mines, Réalités Industrielles : étude du Comité AERO-PME du GIFAS, source de la citation de Clémentine Gallet, février 2026, stm.cairn.info/revue-annales-des-mines-realites-industrielles-2026-1-page-85

En bref

L’aéronautique française vit une décennie de visibilité rare (85,6 Md€ en 2025, +11,9 %, carnets pleins). Mais les PME de la supply chain restent sous tension financière : la croissance ne deviendra production que si l’accès aux capitaux longs suit.

En chiffres

  • 8 754 avions dans le carnet de commandes d’Airbus fin 2025, soit environ onze ans de production au rythme de 2025
  • 85,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025 (+11,9 %) pour la filière
  • 58 % des PME et ETI interrogées par la DGE ont des commandes fermes couvrant moins de six mois d’activité
  • 63 % des entreprises n’ont pas vu leur trésorerie s’améliorer entre 2023 et 2024, malgré une activité en hausse
  • 30 % des entreprises peinent à emprunter, 29 % à trouver des financements en fonds propres